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CAUSALITE CIRCULAIRE ET CORESPONSABILITÉ - POUR UNE AUTRE APPROCHE DES VIOLENCES par Sokhna Fall
MÉCANISMES DES VIOLENCES : QUELLES ORIGINES, publié sur le site Diploweb le 7 novembre 2010
LES VIOLENCES ENVERS LES FEMMES ET LES FILLES, par Muriel Salmona

CAUSALITE CIRCULAIRE ET CORESPONSABILITÉ - POUR UNE AUTRE APPROCHE DES VIOLENCES

Un acte de violence est commis. La suite devrait être simple : voici les faits, voilà l’auteur, voilà la victime. La Police puis la Justice devraient pouvoir remplir leurs missions et permettre l’apaisement attendu de tous. Le retour à l’ordre social devrait suivre grâce au jugement qui dira : untel(untelle) est responsable de tel acte sur untel(untelle). Untel(untelle) est blessé(e), traumatisé(e), décédé(e) du fait des actes commis par untel(untelle).

Nous le savons trop bien, ce n’est jamais aussi simple. Dès que l’acte de violence est connu, naît le soupçon… sur la victime. Ce soupçon bénéficie d’un surprenant consensus : la victime elle-même, l’auteur, de nombreux policiers, magistrats, personnes de l’entourage, la supposent coupable. On l’a vu, de tout temps, et de façon spectaculaire dans certaines affaires récentes, les regards critiques se tournent tous vers la victime. Qu’a-t-elle bien pu faire pour en arriver là ? Troublées, des procédures s’enlisent voire s’étiolent, des thérapies tournent en rond, et des agresseurs continuent, impunis.

Comment (et faut-il ? certains auteurs pensent que la culpabilité rend aux victimes une place de « sujets de leur histoire » (1) ) débarrasser les victimes de leurs sentiments de culpabilité ? Elles sentent, à juste titre, que quelque chose d’elles-mêmes a été impliqué. Comment obtenir des auteurs qu’ils assument pleinement leur responsabilité ? alors qu’ils perçoivent et protestent, pour se dédouaner, que quelque chose chez la victime a déclenché leur violence. Comment rendre justice, réellement et symboliquement, quand tout paraît si confus ?

Criminologie et victimologie

En 1950, la criminologie américaine avait soulevé le débat en posant cette question : « La victime est-elle coupable ? »(2). Les criminologues s’interrogeaient sur le rôle de la victime, perplexes devant ces situations où il semblait que la victime avait couru à la catastrophe, face à ces études qui dessinaient des « profils de victimes », des comportements si paradoxaux.

La mise en cause de la victime par la criminologie dans les passages à l’acte de violence ne pouvait pas tenir longtemps. Elle posait un problème d’éthique et de logique. Si les comportements de la victime peuvent parfois paraître contraires à son intérêt, on ne peut soutenir qu’elle est « coupable » de son agression à moins de supposer toutes les victimes – du prisonnier de Saddam Hussein torturé dans ses geôles à la jeune femme agressée en récupérant sa voiture dans un parking souterrain – animées d’un masochisme passionné. Culpabiliser la victime aboutit à une inversion qui ne résiste pas longtemps à l’analyse. À dire vrai, l’inversion de culpabilité (3) est une stratégie typique des agresseurs et de ses complices. Pour sortir de cette impasse, les chercheurs américains se sont intéressés aux comportements des auteurs et des victimes en utilisant la notion de « cible » déjà pertinente pour analyser des passages à l’actes délictueux dirigés contre des biens matériels. Certaines personnes – comme certains lieux, certains objets – par leurs caractéristiques constituent pour les délinquants ou les criminels une cible d’accès facile et leur garantissant une probable impunité. Cette notion de cible nous indique qu’en fait, ce n’est pas « l’occasion qui fait le larron » mais, « le larron qui saisit l’occasion ». Nous y reviendrons.

L’approche systémique

À la même époque, se développaient, également aux Etats-Unis, les thérapies familiales systémiques. Ces approches s’étaient affranchies d’une vision en termes de causalité linéaire « historique » pour penser les maladies mentales à partir du contexte où elles apparaissaient. La question n’était plus :« qu’est-ce qui a causé tel symptôme ? » mais « dans quel contexte, ce comportement fait-il sens ? » et non plus « qui fait quoi à qui ? » mais « que font-ils ensemble ? » (4). Les systémiciens ont commencé à penser les difficultés de leurs patients en termes de « causalité circulaire ». L’approche systémique a offert des leviers thérapeutiques formidables. De nombreux concepts très riches sont apparus, outre la causalité circulaire qui nous occupe ici, tels que la « double contrainte (5) (6) », les « loyautés invisibles », les rôles familiaux, etc… et la « résonance (7) » qui nous intéressera particulièrement plus loin. Ces différents concepts permettent, dans le cadre de la thérapie familiale, aux membres d’une famille de se vivre comme co-acteurs des difficultés et donc, et surtout, comme co-acteurs des solutions.

Avec la notion de « causalité circulaire » une situation, un problème n’est plus envisagé comme la conséquence d’un événement ou comportement mais comme la résultante d’une sorte de champ de force multifocal. C’est le jeu des actions-rétroactions des différents membres d’un système qui produit le symptôme, la difficulté relationnelle présentés aux thérapeutes. La causalité linéaire, qui ne peut appréhender qu’un événement et ses conséquences, écrit une histoire, avec un début et une fin. La causalité circulaire place l’origine en plusieurs points diffus et laisse la fin incertaine. Le rapport au temps n’est donc pas le même. Le temps de la causalité linéaire se situe logiquement dans le passé, celui de la causalité circulaire dans le présent. Quand il s’agit de traiter des violences, la question du temps devient complexe. Plusieurs conceptions du temps peuvent être distinguées. Le point de vue judiciaire se tourne vers le passé, se soutenant nécessairement de la causalité linéaire : A a commis tel fait contre B, entraînant autant de jours d’ITT(8). Du point de vue de la victime, le temps est souvent suspendu, gelé, indéfini ou plutôt indéfinissable, mais soumis lui aussi à la causalité linéaire, d’une façon qu’on pourrait qualifier de réflexive. Le point de départ de cette histoire interminable pour la victime est quelque chose comme: « je n’aurais pas dû … » – l’écouter, le suivre, parler, me taire, partir, entrer, courir, rester, pleurer, sourire… Le temps thérapeutique doit intervenir logiquement après les violences. Avant, il doit servir la prévention. Pendant, il prend le risque inacceptable de placer le thérapeute en position de complice, comme ces médecins chargés de veiller à ce que le résistant politique reste en état d’être torturé. Pourtant, depuis la connaissance de l’intérêt thérapeutique de l’abréaction du traumatisme (9), c’est aussi celui de la réactualisation du traumatisme.

Le concept systémique de « causalité circulaire » comporte, comme la notion criminologique de « culpabilité de la victime » un danger de confusion des responsabilités quand il s’agit de violences, dont nous savons à quel point elles sont le plus souvent « intrafamiliales ». Le danger ici n’est plus d’inverser la culpabilité, mais de justifier les actes de violences de l’auteur par les comportements de la victime, ou de les réduire à une simple dimension d’« interactions ». On peut se retrouver ainsi à soutenir l’auteur dans un discours qu’il développe en général très bien lui-même, à savoir qu’il a été « provoqué », « tenté », « mis en colère », qu’il « n’avait pas le choix », etc. Autrement dit, à dénier ou banaliser des interdits posés par la Loi. Mais, comme l’oublient volontiers les agresseurs, la Loi n’interdit ni la colère, ni l’excitation sexuelle, ni la haine. Elle interdit sans ambiguïté les « coups et blessures volontaires », les « agressions sexuelles », les « homicides ».

Faut-il donc abandonner, dans certains cas, cette si riche notion de « causalité circulaire », qui permet d’élargir notre manière de penser les relations humaines, de crainte de tomber dans la complicité symbolique, voire juridique (pour les cas de non-dénonciation de crime) ? Est-il possible de raisonner sur un acte de violence en termes de « causalité circulaire » sans abandonner la juste confrontation de l’auteur à ses actes ? Il me semble que la psychanalyse de Sandor FERENCZI, l’approche systémique de Mony ELKAÏM et les données récentes de la neuropsychologie telles qu’elles ont été interprétées par Muriel SALMONA permettent de répondre sereinement « oui », à cette question.

FERENCZI : l’identification à l’agresseur

Sandor FERENCZI, pionner de la clinique du psychotraumatisme, avait déjà beaucoup éclairé les choses. C’est en s’interrogeant sur ses relations avec les patients, et en pratiquant l’autocritique de ses comportements de thérapeute, qu’il a forgé son concept majeur d’« identification à l’agresseur » (10). FERENCZI était parvenu à la conclusion que lorsque l’analyste commettait des erreurs, des maladresses, par manque d’attention ou de bienveillance, ses patients, au lieu de lui en faire le reproche, « s’identifiaient à lui » (11). Comme si les patients autorisaient en quelque sorte l’analyste à les maltraiter comme autrefois leurs parents. Dans ces conditions, « la répétition [du trauma] encouragée par l’analyste avait trop bien réussi » (12). Le patient, en retournant aux expériences traumatiques de son enfance, se retrouvait à nouveau « seul et abandonné dans la plus profonde détresse » (13), du fait de l’attitude de l’analyste à son égard. Dans la suite de son élaboration, FERENCZI, en vint à affirmer que ce mécanisme d’identification à celui qui fait souffrir, ses patients adultes l’avaient d’abord éprouvé dans leur enfance, lors d’un moment traumatique causé par une violence exercée contre eux.

Ce que FERENCZI apporte ainsi au problème de la « coresponsabilité », c’est que l’enfant qui est passé de la confiance à la terreur, en découvrant que la « tendresse » physique qu’il croyait trouver chez l’adulte s’est transformée en « passion » sexuelle, en arrive à « se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement, à s’identifier totalement à l’agresseur » (14). Dans cet état particulier, l’enfant peut même paraître « partager » ou « devancer » les attentes de son agresseur. Pour les personnes victimes de violence à l’âge adulte, le concept de FERENCZI nous permet de faire l’hypothèse que certaines victimes, dont on décrie le comportement « ambivalent » lors de l’agression, avaient appris, à coup d’expériences traumatiques dans l’enfance, à s’identifier aux agresseurs.

ELKAÏM : la résonance

L’approche systémique développée par Mony ELKAÏM s’articule autour d’un concept clé, particulièrement précieux pour les thérapeutes, la « résonance ». ELKAÏM a forgé ce concept afin d’utiliser ce qui émerge au niveau émotionnel dans la relation entre patient et thérapeute comme un outil opérationnel et un atout. L’approche systémique avait à ce moment accompagné l’évolution des sciences modernes en renonçant à isoler des observations de leur observateur. Les thérapeutes familiaux étaient donc aux prises avec le paradoxe de l’autoréférence : comment le thérapeute peut-il parler de façon rigoureuse d’un système auquel il appartient, c’est-à-dire la famille en thérapie ? (15)

ELKAÏM a appelé « résonance », l’amplification d’un thème, d’une problématique commune aux « croyances profondes » ou « constructions du monde » de deux personnes en relation (16), ou les éléments communs à deux systèmes en interaction. Les croyances profondes sont ces convictions forgées au cours des expériences de vie et plus particulièrement dans l’enfance. Par exemple, une personne ayant beaucoup souffert de la disparition d’un de ses parents dans l’enfance pourrait se convaincre qu’il est inévitable que les êtres qui lui sont chers finissent tôt ou tard par l’abandonner. Ces résonances conduisent les deux membres d’un couple à « vibrer » ensemble sur certaines thématiques, de telle manière que chacun se comporte vis-à-vis de l’autre exactement comme il s’y attend – bien qu’il désire un tout autre comportement – respectant ainsi ses croyances profondes. Par exemple, A, conjoint de B s’attendant à être abandonnée, va adopter des attitudes qui vont être vécues par B comme des abandons (ce qu’elles ne sont pas nécessairement au yeux de A). Tandis que B, par ses doutes et ses accusations, renforcera la conviction acquise par A depuis l’enfance que personne ne lui accorde sa confiance. ELKAÏM décrit le processus comme si chaque partenaire d’une relation « invitait » l’autre à se comporter de la manière qui l’avait justement fait souffrir auparavant (dans l’enfance généralement). Ce concept est devenu un outil aux ressources inépuisables pour les systémiciens dans leur tâche d’aider des couples empêtrés dans leurs attentes paradoxales de vivre autre chose que par le passé tout en invitant constamment leur conjoint à agir en conformité avec ce même passé. Il a aussi permis aux thérapeutes de se servir de leurs ressentis (contre-transfert) vis-à-vis des patients, amplification de thèmes communs avec ceux-ci, comme d’une voie royale pour accéder aux croyances profondes de ceux-ci.

Lorsqu’on utilise le concept de résonance pour appréhender ce qui se passe dans le cas de violences dans la relation, il me semble que, plutôt que de thème ou d’élément communs à l’auteur et à la victime, on devrait parler de « scénario » commun à leurs « constructions du monde » respectives. Ce scénario pourrait se résumer ainsi : « A prend le pouvoir sur B ». L’essence même de ce scénario déconstruit le caractère symétrique de la résonance. La réciproque « B se soumet au pouvoir de A », n’en est pas une, parce que le pouvoir n’existe que si on l’exerce, si A l’exerce. Les situations sans violence gardent à chacun le pouvoir d’agir sur la situation en trouvant, grâce à l’amour ou/et avec l’aide d’un thérapeute, une « bifurcation » dans la répétition du passé. Si B a le sentiment que A l’abandonne parce qu’il a accepté un séminaire professionnel de plusieurs jours, B peut toujours lui demander de l’accompagner, décider de le tromper pour se venger ou le quitter… Il se peut aussi que A perçoive dans les yeux de B que celui-ci n’est pas en train de douter de lui comme d’habitude mais est envahi par l’angoisse de le perdre et au lieu de l’envoyer balader, lui propose de le rejoindre pour passer le week-end en amoureux. 

Dans le cas de violences, la victime ne peut pas proposer d’alternative au scénario catastrophique justement parce qu’il la prive de son pouvoir d’agir (17). Si elle avait du pouvoir dans le scénario de la violence, elle serait auteur et non victime. Celui qui a le pouvoir d’empêcher ou d’interrompre le déroulement du scénario, c’est l’auteur. Plus précisément, quand une personne B manifeste un comportement d’exposition sexuelle par exemple, qui pourrait être décrit comme une « invitation à agresser », c’est A, la personne qui observe cette attitude, qui a objectivement le pouvoir de « répondre à l’invitation » ou non. Si A n’est pas un agresseur, et même si il partage avec B le thème de la violence, il résistera ou fuira la situation. Si A est un agresseur, il jouera son rôle dans le scénario et commettra des violences.

Il me semble que le concept de « résonance » enrichit celui d’« identification à l’agresseur » de FERENCZI en indiquant par quel « canal » se fait « l’identification » : le thème, le scénario commun à la victime et à l’auteur : « A prend le pouvoir sur B ».

SALMONA : la mémoire traumatique

Les travaux de Muriel SALMONA – s’appuyant sur les avancées actuelles de la neurobiologie – confirment et étayent ces élaborations théoriques développées par des cliniciens (18). Sa notion clé, la « mémoire traumatique » peut être considérée comme ce qui s’active lors du mécanisme de l’identification à l’agresseur de FERENCZI ou plus largement dans la résonance (dans les situations de violence) d’ELKAÏM. La mémoire traumatique est constituée de ce stock de souvenirs ou de fragments de souvenirs traumatiques qui n’ont pu être traités par le cerveau comme le sont habituellement nos souvenirs.

Le stress extrême produit par l’événement traumatique provoque une chaîne de réactions neurobiologiques : « Un survoltage émotionnel survient alors entraînant un risque vital cardio-vasculaire et neurologique. Ce risque vital déclenche un mécanisme de sauvegarde neurobiologique exceptionnel sous la forme d'une disjonction du circuit émotionnel. Cette disjonction permet une anesthésie émotionnelle et physique brutale et salvatrice mais elle est à l'origine aussi d'un état dissociatif (…) et de troubles de la mémoire avec des ictus amnésiques fréquents (trous noirs) et la mise en place d'une mémoire traumatique qui va être une véritable bombe à retardement émotionnel, hypersensible et incontrôlable, faisant lors de réminiscences qui envahissent la conscience, revivre à l'identique le viol [par exemple] au moindre lien rappelant le traumatisme, avec les mêmes perceptions sensorielles (visuelles, olfactives, tactiles, douloureuses), sensations, émotions (terreur, effroi, détresse), le même stress extrême, et transformant la vie de la victime en un terrain miné. » (19) La disjonction du circuit émotionnel est obtenue par la décharge dans l’organisme, « par le cerveau, de neuromédiateurs qui sont des drogues dures endogènes morphine-like et kétamine-like. » (20)

Lorsque la victime n’est pas protégée et prise en charge, mais au contraire continue d’être exposée à l’expérience traumatique ou pire à l’agresseur lui-même, la mémoire traumatique va continuer « d’exploser » et de « se recharger », déclenchant à chaque fois la même chaîne : « survoltage, disjonction, anesthésie ». Ensuite, la répétition du processus va créer « une accoutumance aux drogues dures endogènes disjonctantes. À cause de cette accoutumance, l'état de stress dépassé avec survoltage ne peut plus être calmé par la disjonction, la souffrance devient intolérable, avec une impression de mort imminente. Pour y échapper, il n'y a plus comme solution que de recourir au suicide ou à des conduites dissociantes, c’est-à-dire à des conduites qui augmentent brutalement le niveau de stress pour arriver coûte que coûte à sécréter suffisamment de drogues dures endogènes (pour disjoncter malgré l 'accoutumance) » (21).

Dans ce qui nous occupe ici – avec l’hypothèse de travail que les agresseurs sont d’anciennes victimes ou d’anciens témoins de violences – il s’agit d’abord de la mémoire traumatique de l’auteur. Quelque chose – un contexte, l’âge d’un enfant, sa vulnérabilité particulière, l’indifférence d’une femme, la dureté d’un regard…etc. – éveille la mémoire traumatique inconsciente. L’auteur cherche aussitôt à apaiser la détresse émotionnelle extrême qui pourrait le submerger. Mais comme c’est un agresseur, il a déjà appris ou choisi d’utiliser autrui afin de créer un niveau de stress assez intense pour déclencher la réponse dissociante-anesthésiante. Il va donc chercher quelqu’un susceptible d’être enrôlé comme victime dans son scénario : un enfant isolé ponctuellement ou habituellement, une personne vulnérable, ou … une ancienne victime. Les caractéristiques comportementales de la victime potentielle peuvent être le déclencheur de la mémoire traumatique, mais pas nécessairement. On sait comme les tueurs en série se « mettent en chasse ». 

Dans tous les cas, la victime n’a pas de pouvoir sur le scénario et son déclenchement. Si elle n’a jamais été violentée, elle n’a aucun moyen de savoir si ce qu’elle fait ou ne fait pas pourrait encourager ou faire échouer l’agresseur. Elle ne peut pas deviner si résister va le faire fuir ou au contraire décupler sa violence. Être docile ne donne pas plus de garantie si cette docilité allume un nouveau foyer de la mémoire traumatique. Au mieux, comme une porte aux serrures particulièrement nombreuses, aura-t-elle la chance  de compliquer suffisamment la tâche de l’auteur pour espérer qu’il se détourne et cherche une proie plus facile. Cependant, nous voyons souvent dans les familles des victimes d’inceste qui « ne font rien » pour échapper à leur sort, espérant naïvement rester ainsi les seules victimes de la fratrie.

Si c’est une ancienne victime, elle connaît le scénario. Elle peut même deviner ce qui peut finalement apaiser l’agresseur : sa participation totale au scénario. Neurobiologiquement conditionnée à « s’identifier à l’agresseur », elle va accepter d’en être la victime sacrificielle. Elle est doublement privée de tout moyen de trouver une alternative au scénario catastrophique : à un premier niveau, parce que comme tout humain exposé à la violence d’autrui, elle a peur, se sidère et se dissocie ; à un second niveau parce que ses expériences passées l’empêchent d’imaginer une modification du scénario. De toute façon, la victime n’a pas le contrôle.

Il arrive qu’un agresseur « accepte » d’être victime dans les situations où il ne peut pas être auteur, et reste agresseur quand il rencontre un partenaire suffisamment vulnérable. Il n’est pas rare que des agresseurs de femmes ou d’enfants, soient par ailleurs fréquemment victimes de la violence d’autres hommes. Il est hélas également courant que des victimes de violences conjugales ou de violences d’État se comportent en même temps comme des bourreaux avec leurs enfants. Il existe aussi des personnes qui semblent avoir choisi d’être « tout sauf un agresseur pour autrui » et poussent jusqu’à l’autodestruction totale leurs stratégies d’auto-traitement du traumatisme.

Quand une ancienne victime choisit d’utiliser autrui pour se traiter, elle crée un piège terrible dans lequel tombent souvent pêle-mêle victime, policiers, magistrats et thérapeutes. Sa façon systématique d’accuser la victime de l’avoir provoqué (d’avoir déclenché sa mémoire traumatique ?), déplace la perception d’une situation fondamentalement dissymétrique vers l’hypothèse d’une symétrie. La violence devient « réaction », ce qu’il est démontré qu’elle est, presque « légitime » ou « justifiable », ce qu’elle n’est pas. Il y a là un saut logique fatal à la justice. La « réaction » de colère ou de haine de l’agresseur est anachronique et profondément injuste. Elle a réellement été déclenchée des années plus tôt dans une situation où les rapports de force étaient défavorables à l’agresseur d’aujourd’hui.

Les battements de cils de la victime, son rire espiègle ou ses chaussettes tire-bouchonnées (pour la « Lolita » de Nabokov (22)), ses déhanchements lascifs, ses regards méprisants, son refus d’obéir (pour toutes les petites victimes de la violence « éducative ») ou encore sa paralysie (post-traumatique (23)), sa docilité, sa complaisance, sa faiblesse ne sont que des stimuli et des prétextes. Face à ces caractéristiques ou ces comportements, une personne non identifiée à l’agresseur s’étonne, s’inquiète ou s’éloigne. Un agresseur se saisit de l’occasion.

La tentative de la victime de rester « sujet », en prenant sa « part de responsabilité » agit comme les cordes du piège qui se resserrent au fur et à mesure qu’un animal captif essaie de s’en échapper. Plus elle tente de rétablir la symétrie dans la relation avec l’auteur de violence – que ce soit d’ailleurs pendant les violences ou lors de leur récit – plus elle est susceptible d’être encore victime. Ses actes n’ont aucune chance d’arrêter l’agresseur, sauf à être capables inverser le rapport de force – mais alors elle n’est pas victime – ils risquent au contraire d’exaspérer la volonté de puissance de celui-ci. Sa volonté de ne pas apparaître comme un objet impuissant aux mains d’autrui dans son récit des faits et de revendiquer un rôle actif (« c’est de ma faute… » « j’avais bu», « je l’avais énervé », « je voulais le séduire », « j’ai accepté de le suivre » etc…), favoriseront sa sur-victimation par défaut de protection, reproches, humiliations, disqualification de sa parole…

Causalité circulaire contre coresponsabilité

Chercher la « culpabilité » ou même la « responsabilité » de la victime d’un acte de violence n’éclaire pas la scène, ne dévoile pas la « vérité ». Au contraire, cette démarche crée une « embrouille » supplémentaire au service du système agresseur. « Ta mère t’a battu ? tu avais dû faire quelque chose de mal. Votre mari vous a frappée ? que lui aviez-vous dit ? Votre père vous a violée ? vous avez dû le provoquer sexuellement. Pinochet (Hussein, Khadafi, Mobutu, etc.) vous a torturé ? vous avez dû vous rebeller inutilement. » On sait comment trop souvent, ces questionnements conduisent à un « classement sans suite » ou un « non lieu » de faits d’une extrême gravité (24). Il serait plus efficace d’identifier rigoureusement les caractéristiques et les réactions de la victime en tant qu’éléments précis du scénario intérieur de l’auteur. De même que la résonance met les thérapeutes sur la voie des croyances profondes de leurs patients, ce qui chez la victime fait exploser la mémoire traumatique de l’auteur, au lieu de le disculper, éclairerait sur ses modes opératoires (comme cela se fait déjà pour les tueurs en série, et les pédoprédateurs). Cela permettrait plus sûrement à la police de le confondre et, peut-être par la suite, à un thérapeute de l’aider à intégrer sa mémoire traumatique. Pour la victime, le repérage de ses réactions (ou « non-réactions ») est indispensable pour mettre au jour et traiter sa propre mémoire traumatique. Ce processus lui permettra d’acquérir la liberté intérieure de refuser d’entrer dans le scénario dès la mise en place de ses premières séquences – autant que possible, parce qu’il y aura toujours des prédateurs capables de transformer n’importe qui en proie.

Il me semble que la riche complexité de la notion de « causalité circulaire » peut donc être gardée pour analyser la rencontre catastrophique entre un auteur de violence et sa victime. Au lieu des trop étroites explications du type : « une personne violente a fait une victime » ou « une victime s’est encore débrouillée pour être agressée », on peut parler d’un « assemblage » (25) d’éléments : la mémoire traumatique de l’auteur, celle de la victime, mais aussi les facteurs liés au contexte, la décision de passer à l’acte revenant en dernière analyse à l’agresseur. 

Réintroduire le contexte, ce que permet la notion de « causalité circulaire » me semble essentiel pour comprendre les processus de reproduction des violences. Dans la plupart des cas, ce qui permet à l’auteur d’aller jusqu’au bout de son projet d’instrumentalisation de la victime dans sa volonté « d’auto-traitement par la violence », c’est l’adhésion des proches, de l’entourage, de la société dans son ensemble à ce scénario : « A prend le pouvoir sur B ». C’est exactement ce que dénonce le proverbe sénégalais : « celui qui assiste à une bagarre et qui ne fait rien, il prend parti ». Que l’on examine les cas rencontrés dans la clinique ou les faits dits « divers », on trouve toujours que les desseins de l’auteur ont été servis par d’autres facteurs que les caractéristiques propres à la victime. Cette adolescente de quinze ans violée par le frère de son petit ami, l’aurait-elle été si, justement cette nuit-là, elle ne s’était pas réfugiée chez lui après avoir été mise à la porte par ses parents au prétexte d’une chevelure de « hippie mal soignée » ? (26) Cette femme reconnue victime de menaces de mort par son ex-conjoint aurait-elle effectivement trouvé la mort sous ses coups si la Justice n’avait pas, en dépit de cette première condamnation, autorisé celui-ci à entrer en contact avec elle sous prétexte d’exercer son droit de visite parental ? (27) Ce garçon aurait-il été agressé sexuellement par son professeur-prêtre si ses parents n’avaient pas considéré qu’il lui devait aveugle vénération ? Cet enfant de trois ans serait-il mort dans une machine à laver le linge si les professionnels avaient bien voulu entendre la menace et la violence déjà contenues dans le geste de le mettre une première fois dans l’appareil « sans appuyer sur le bouton » ? (28) Les plus vulnérables que nous, qu’ils soient mineurs, personnes fragiles, femmes, ne seraient-ils pas plus en sécurité si nous abandonnions toute complaisance, toute indifférence, envers l’abus de pouvoir sous toutes ses formes ?

Puisque l’auteur ne veut pas changer de scénario, et que la victime n’en a pas le pouvoir, c’est tout l’entourage, relationnel ou circonstanciel, qui a la possibilité d’agir pour en modifier l’issue. Compter sur l’auteur pour « ne pas appuyer sur le bouton de la machine à laver », ou sur la victime « pour savoir dire non », pour le coup, relève bien, cette fois, de la « coresponsabilité ».

Sokhna FALL, avril 2012

1 LEBIGOT (2000) « La clinique de la névrose traumatique dans son rapport avec l’événement », in Revue Francophone du Stress et du Trauma tome 1, n°1 pp. 21 à 25 novembre 2000.
2 LOPEZ, BORNSTEIN (1995) Victimologie clinique. Ed. Maloine, Paris
3 LEMPERT, (1994) Désamour, Ed. du Seuil, Paris, entre autres.
4 ELKAÏM (1995) Panorama des thérapies familiales, p. 161, Ed. du Seuil, Paris
5 idem, p.58, pp.176-177
6 idem, p.55
7 ELKAÏM (1989) Si tu m’aimes, ne m’aime pas : approche systémique et psychothérapie, Paris, Éd. du Seuil.  8 ITT : Incapacité Totale de Travail
9 FREUD et BREUER (1892-1895) Études sur l’hystérie, Éd. Philosophies, Paris 2008, p. 31. On entend par abréaction du traumatisme le fait pour une personne de pouvoir se décharger des affects liés à une expérience traumatique, et potentiellement de se libérer de son effet pathogène.

10 C’est Bernard LEMPERT qui avait attiré mon attention sur ce processus de la pensée chez FERENCZI.
11 FERENCZI, (1932), « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et celui de la passion », p. 126
12 idem, p. 126, c’est l’auteur qui souligne.
13 Idem, p. 129.
14 Idem, p. 130, c’est l’auteur qui souligne.
15 ELKAÏM, (1999), La thérapie familiale en changement, p. 78
16 ELKAÏM, (1989), p.14-15
17 FERENCZI (1934), « Le choc est équivalent à l’anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d’agir et de penser en vue de défendre le Soi propre. », « Réflexions sur le traumatisme », in Psychanalyse IV  Payot, Paris 1982 p. 139)
18 SALMONA voir ses articles sur memoiretraumatique.org
19 SALMONA (2009) : Conséquences des troubles psychotraumatiques
20 SALMONA (2009) : Dissociation, mémoire traumatique et violences sexuelles : des conséquences graves pour la santé à soigner
21 Idem
22 NABOKOV (1955) Lolita et FALL(2011) L’éternel détournement de Dolorès Haze
23 FERENCZI (1931) « Analyse d’enfants avec des adultes » in Psychanalyse IV, pp.109
24 Voir les témoignages et cas cliniques sur memoiretraumatique.org  25 ELKAÏM (1995) Panorama des thérapies familiales, p. 588, Ed. du Seuil, Paris
26 Voir aussi la notion d’« exposition de l’enfant » développée par B. LEMPERT dans ses ouvrages.  27 Affaire du « petit Ibrahima », son père avait profité du soi-disant exercice de son droit de visite parental pour assassiner sa mère, voir ici
28 Affaire de Seine et Marne

Bibliographie ELKAÏM Mony (1989) : Si tu m’aimes, ne m’aime pas : approche systémique et psychothérapie, Paris, Éd. du Seuil. (1995) : Panorama des thérapies familiales, Éd. du Seuil, Paris.(1999) : La thérapie familiale en changement, Les empêcheurs de penser en rond, Éd. du Seuil, Paris
FALL Sokhna : (2011) : « L’éternel détournement de Dolorès Haze » , www.memoiretraumatique.org
FERENCZI Sandor : (1932): « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion », pp.125-137 in Psychanalyse IV, Éd. Payot, 1982, pour la traduction française,.(1931) « Analyses d’enfants avec des adultes », pp.98-112, idem (1934) « Réflexions sur le traumatisme », pp.139-146, idem
FREUD Sigmund, BREUER Josef (1892-1895) Études sur l’hystérie, Éd. Philosophies, Paris 2008,
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LEMPERT Bernard : (1994) Désamour, Éd. du Seuil, Paris.(1997) Les violences de l’école , Éd. Audijuris, Bernay (2000) Critique de la pensée sacrificielle, Éd. du Seuil, Paris
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NABOKOV Vladimir (1955) : Lolita, Éditions Gallimard, Folio, 2001, pour la traduction française
SALMONA Muriel : (2009) « Dissociation, mémoire traumatique et violences sexuelles : des conséquences graves pour la santé à soigner »

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LES VIOLENCES ENVERS LES FEMMES ET LES FILLES

Un fléau mondial encore trop ignoré alors qu’il pourrait être combattu et prévenu efficacement si les causes et les mécanismes de la violence étaient mieux connus

Dr Muriel Salmona, Bourg la Reine le 27 septembre 2010

INTRODUCTION

Les violences faites aux femmes et aux filles sont un fléau qui transcende les pays, les ethnies, les cultures, les classes sociales et les classes d'âge. Elles sont une violation des droits fondamentaux de l'être humain. Les chiffres sont impressionnants. Suivant les pays, 15 à 71 % des femmes ont été maltraitées, frappées, agressées sexuellement au cours de leur leur vie 1. Aucune femme, aucune fille dans le monde n'est à l'abri de subir des violences en raison de son sexe. A tout moment de leur vie, dans leur petite enfance, leur enfance, leur adolescence, à l'âge adulte ou pendant leur vieillesse, les femmes peuvent subir de mauvais traitements physiques ou moraux et des violences sexuelles. L'auteur des violences est majoritairement un homme, une personne connue de la victime, le plus souvent un proche. Aucun espace de vie des femmes et des filles n'est protégé. Et les espaces habituellement considérés comme les plus protecteurs - la famille, le couple - où amour, soins et sécurité devraient normalement régner, sont ceux où se produisent le plus de violences. Et ces violences les plus fréquentes sont aussi celles qui seront à l'origine des plus graves traumatismes psychiques et neurologiques. Toutes les violences entraînent chez les victimes des atteintes graves à leur intégrité physique et psychique. Cependant les violences familiale, les violences conjugales et les violences sexuelles font partie des violences les plus traumatisantes sur le psychisme. De 58 à 80 % des femmes victimes de ces violences développeront des troubles psychotraumatiques chroniques2. Ces troubles psychotraumatiques peuvent durer des années, des dizaines d'années, voire toute une vie et ont un impact considérable sur la santé des victimes, la santé de leurs enfants, leur insertion sociale et professionnelle et leur qualité de vie. Ils représentent également un coût financier important pour les États. Pourtant, en 2010, malgré leur fréquence et leur gravité, ces violences faites aux femmes font toujours l'objet d'une méconnaissance et d'une sous-estimation, au pire d'un déni ou d'une tolérance coupable. Elles font l'objet d'une véritable loi du silence. Cette loi du silence protège les agresseurs en leur assurant l'impunité, et elle protège également le mythe d’une société patriarcale idéale où les plus forts (les hommes et tout ceux qui détiennent une autorité) protégeraient ceux désignés comme étant les plus faibles ou les plus vulnérables (les femmes et les enfants). Surtout, cette loi du silence abandonne les victimes à leur sort, toutes les victimes. Les femmes et les filles victimes de violences se retrouvent donc seules. Abandonnées, elles ne bénéficient ni de protection, ni de soins spécifiques. Les hommes et les garçons victimes ou témoins de violence eux aussi sont laissés sans soin. Cet abandon a pour conséquence d'obliger toutes les victimes à survivre seules dans une grande souffrance et une insécurité totale, et à se réparer comme elles peuvent. Les stratégies de survie qu'elles développeront seront un facteur d'exclusion, de pauvreté, et de vulnérabilité à de nouvelles violences. Mais ces stratégies de survie favoriseront également la reproduction de violences, car certaines victimes choisiront de s'auto-traiter en adhérant à la loi du plus fort et en exerçant elles-mêmes des violences. L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), dans son texte de recommandations pour la prévention des violences domestiques et sexuelles, présenté le 21 septembre 2010 à la Conférence mondiale de la prévention des traumatismes et de la promotion de la sécurité3, a souligné pour la première fois qu'un des principaux facteur de risque de subir et de commettre des violences domestiques et sexuelles est d'avoir subi des violences dans l'enfance4,5,6. Les stratégies de survie et d'auto-traitement des conséquences psychotraumatiques des violences sont donc au cœur de la reproduction des violences. Or des traitements sont efficaces, et ces conséquences pourraient être évitées en mettant en place une réelle protection et des soins spécialisés pour toutes les victimes. Toute victime de violence non prise en charge risque d'être à nouveau victime ou de devenir auteur de violence. La violence risque d'engendrer de la violence dans un processus sans fin si rien n'est fait pour l'arrêter. Il est donc possible de combattre la violence, non par un tout-sécuritaire qui ne cible que certaines violences, mais par une protection sans failles et une prise en charge spécialisée des victimes. Les États ont l'obligation de protéger les femmes contre la violence et d'assurer soins, justice et réparation aux victimes. Pourtant la violence faite aux femmes reste généralisée et la prise en charge des victimes est notoirement insuffisante dans tous les États du monde. Suivant les Etats, le pourcentage de femmes victimes - nous l'avons vu - peut aller du simple au quintuple. Ces différences sont liées avant tout au degré de violence et de discrimination qui règnent dans chaque État. Le pourcentage de femmes victimes de violences est d'autant plus élevé dans un État que des conflits armés s'y produisent ou s'y sont produits récemment, que le taux de criminalité y est élevé, et que les inégalités de pouvoir entre les hommes et les femmes y sont importantes. En 2010, la méconnaissance de la réalité de la violence faite aux femmes et aux filles, de ses conséquences à long terme sur leur santé, l'insuffisance des moyens mis en œuvre pour lutter contre elle, l'absence de prise en charge des victimes sont donc dues avant tout à l'ignorance des véritables causes de la violence, de ses effets et des mécanismes de sa reproduction. Cet état de fait est aggravé par les fausses représentations sur les violences et par des stéréotypes sexistes, qui font de la violence une fatalité, de l'homme un prédateur et de la femme un objet de consommation et d'instrumentalisation. Pour les États et tous les acteurs engagés dans la lutte contre les violences faites aux femmes, connaître leur réalité, leurs effets, et en comprendre les mécanismes psychotraumatiques est indispensable pour agir efficacement. Après un état des lieux des violences faites aux femmes et aux filles, les mécanismes neuro-biologiques à l’origine des violences seront détaillés. Puis seront envisagées les graves conséquences individuelles et socio-économiques des violences, avant d’aborder les mesures déjà existantes et les mesures à mettre en œuvre pour combattre ces violences.

ÉTAT DES LIEUX DES VIOLENCES FAITES AUX FEMMES

Les violences faites aux femmes et aux filles englobent la violence physique, sexuelle et psychologique exercée au sein de la famille, au sein des relations intimes avec des partenaires, au sein de la collectivité, du travail et dans les espaces publics. Cet ensemble comporte aussi les mariages précoces, les mariages forcés, les violences liées à la dot, les crimes d'honneur, les mutilations sexuelles féminines et les autres pratiques traditionnelles préjudiciables à la femme. Il faut y ajouter la violence liée à l'exploitation, le harcèlement sexuel et l'intimidation au travail, dans les établissements d'enseignement et ailleurs. En font également partie le proxénétisme, la prostitution et la violence perpétrée ou tolérée par l'Etat, et les crimes commis contre les femmes durant les conflits armés.
Les violences permettent à leurs auteurs d'alimenter maints stéréotypes qui confortent toutes les formes de domination, des hommes sur les femmes, des riches sur les pauvres, des puissants sur les faibles, stéréotypes qui, sans ces violences, auraient dû disparaître. Les femmes jeunes sont en plus grand danger de subir des violences, toutes les études montrent que près de 50% des violences sexuelles sont commises sur des filles de moins de 16 ans. La première expérience sexuelle est forcée pour 3 à 24% des femmes suivant les pays, et le pourcentage est encore plus élevé parmi les filles de moins de 15 ans7.

La violence conjugale est la forme la plus courante des violences subies par les femmes dans le monde. Des études démographiques ont été conduites dans 71 pays pour recueillir des informations sur l’ampleur et la prévalence de la violence conjugale. Il ressort de l’Étude multi-pays citée par l’OMS sur la santé des femmes et la violence domestique à l’égard des femmes que la prévalence de la violence physique commise par un partenaire intime durant la vie d’une femme oscille entre 13 % et 61 %5. La prévalence varie entre 23 % et 49 % pour la majorité des lieux étudiés8. Plus les inégalités sont grandes entre les hommes et les femmes, plus la prévalence des violences physiques est élevée. La prévalence de la violence sexuelle commise par un partenaire intime au cours de la vie d’une femme oscille entre 6 % et 59 %. Plusieurs études conduites dans différents pays en développement indiquent que la violence physique durant la grossesse oscille entre 4 % et 32 %, et que la prévalence de la violence physique durant la grossesse, de sa forme modérée à sa forme extrême est d’environ 13 %. En France 157 femmes sont décédées en 2008, victimes de leur compagnon ou ex-compagnon9. L'enquête ENVEFF10 (enquête nationale sur les violences faites aux femmes) a été faite en 2000, sur un échantillon de 6 970 femmes âgées de 20 à 59 ans, résidant en France métropolitaine. Elle montre que 10% des femmes ont été victimes de violences conjugales dans les 12 mois précédant l'enquête. L'enquête sur les comportements sexistes et les violences envers les jeunes filles (CSVF) de Seine-Saint-Denis en 2007 confirme que les femmes les plus jeunes (18-21 ans) subissent plus de violences, elles sont 25% a avoir subi des violences conjugales11.

La prostitution, la traite des êtres humains et le tourisme sexuel sont en augmentation. Les femmes et les filles représentent 80% du chiffre estimé de 800 000 personnes victimes de trafic trans-frontalier chaque année12, la majorité d'entre elles à des fins d'exploitation sexuelle ou de servitude domestique. En Europe une étude13 montre que 60% des femmes victimes de trafic avaient subi des violences physiques et/ou sexuelles avant la traite. De même la majorité des personnes prostituées ont subi depuis la petite enfance des violences avec des maltraitances graves dont des agressions sexuelles pour 55 à 90% d'entres elles (63% avec en moyenne avec 4 auteurs de violences pour chaque enfant dans l'étude de Melissa Farley publiée en 2003, faite dans 9 pays sur 854 personnes prostituées14). Et il ne faut pas oublier que la majorité des situations prostitutionnelles débutent avant 18 ans (en moyenne entre 13 et 14 ans). Les femmes et les filles prostituées subissent des violences graves, fréquentes et répétées. Melissa Farley rapporte que 71% d'entre elles ont subis des violences physiques avec dommages corporels (commis par les clients et les proxénètes), 63% ont subi des viols, 64% ont été menacées avec des armes, 75% ont été en situation de sans-domicile-fixe (SDF) pendant leur parcours12.

Le harcèlement sexuel se produit sur les lieux de travail, à l'école, dans la rue et les espaces publics. Dans les pays de l'Union européenne, 40 à 50% des femmes subissent des avances sexuelles non désirées ou des agressions sexuelles. Cette situation explique que la majorité des femmes ont peur de marcher seules dans la rue la nuit (c'est le cas pour près de 60% des femmes interrogées à Montréal au Canada, alors que seuls 17% des hommes interrogés ont peur)15.

Les violences faites aux femmes lors de conflits armés font partie de stratégies de guerre, particulièrement les violences sexuelles avec l'utilisation fréquente du viol comme arme de guerre, de terreur et de répression. Les viols sont reconnus comme crimes de guerre et ils ont été reconnus comme crimes contre l'humanité par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) et le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPR). Lors de la guerre en Bosnie 20 000 à 50 000 femmes auraient été violées entre 1992 et 1995. Et lors du génocide rwandais 250 000 à 500 000 femmes auraient été violées. En Sierra Léone, 50 000 à 64 000 femmes et filles vivant dans des camps de personnes déplacées à l'intérieur de leur pays ont été sexuellement agressées par les combattants entre 1991 et 2001. Dans l'est de la République Démocratique du Congo, au moins 200 000 cas de violences sexuelles ont été enregistrés depuis 1996. Plus récemment, à Conakry en Guinée, lors du massacre du 28 septembre 2009 qui a fait plus de 150 morts, plus de 40 femmes ont été violées en public par les forces de sécurité gouvernementales. L'ONU a lancé une action contre les violences sexuelles faites aux femmes dans le cadre de conflits (http://stoprapenow.org/get-cross).

Les mutilations sexuelles féminines : on estime entre 100 et 140 millions le nombre de filles et de femmes aujourd’hui vivantes ayant subi une mutilation sexuelle, principalement en Afrique et dans certains pays du Moyen-Orient. Et on estime à trois millions le nombre de celles qui courent chaque année le risque de subir une mutilation16. Près de 5% des victimes de mutilations sexuelles féminines vivent dans les pays du Nord, ce qui représente plus de 6,5 millions de femmes et de filles17.

Dans le monde plus de 60 millions de filles sont mariées avant l'âge de 18 ans. Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a estimé à 5 000 le nombre de femmes victimes de « crimes d’honneur » chaque année dans le monde.

Les femmes qui vivent dans dans les zones urbaines pauvres, qui sont sans chez-soi, risquent bien plus que les hommes de subir des violences physiques, psychologiques et sexuelles. Une étude de Médecins du Monde faite en 2009 à Marseille18 a montré qu'une femme sans abri a un risque très élevé d'être maltraitée et violée. Elles ont une espérance de vie moyenne de 41 ans, bien moindre que celle des hommes sans abri, qui est de 56 ans.

Les violences sexuelles sont les violences sexistes les plus spécifiques faites aux femmes et aux filles. Les violences sexuelles n'ont rien à voir avec un désir sexuel ni avec des pulsions sexuelles, ce sont des armes très efficaces pour détruire et dégrader l'autre, le soumettre et le réduire à l'état d'objet et d'esclave. Il s'agit avant tout de dominer et d'exercer sa toute puissance. Les violences sexuelles sont fréquentes, suivant les études et les pays elles toucheraient entre 20 et 30 % des personnes au cours de leur vie. En France 16% des femmes ont subis des viols ou des tentatives de viols dans leur vie, dont 59% avant 18 ans19. Une étude canadienne ancienne20 a montré que 40% des femmes ayant un handicap physique vivront au moins une agression sexuelle au cours de leur vie. De 39 à 68 % des femmes présentant une déficience intellectuelle seront victimes d’au moins une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans. Toutes ces violences sexuelles sont le prototype du « crime parfait ». Dans l'immense majorité des cas, les agresseurs restent impunis, quels que soient les pays. En France seulement 10% des viols (12 000 sur 120 000) font l'objet d'une plainte, 3% font l'objet d'un jugement et 1% d'une condamnation (1 200 sur 120 000)21. La loi du silence règne particulièrement à l'intérieur des familles, du couple des institutions et des entreprises : c'est à la victime de ne pas faire de vagues, de ne pas « détruire » la famille, le couple, d'être loyale, compréhensive, d'être gentille, et puis ce n'est pas si grave, il y a bien pire ailleurs ! La méconnaissance des conséquences psychotraumatiques des violences, des mécanismes neuro-biologiques en jeu, font que les symptômes présentés par les victimes ne sont presque jamais reliés aux violences et que les violences ne sont pas identifiées. Il est encore trop rare que les professionnels des secteurs du social et de la santé posent aux personnes qu'ils prennent en charge la question sur l'existence de violences subies, particulièrement sexuelles. Le déni des agressions sexuelles chez les victimes est extrêmement fréquent, et les allégations mensongères des victimes sont rares, inférieures à 3%22,23,24. Le plus souvent c'est la victime qui est considérée comme coupable et doit se justifier - si elle n'a pas dénoncée les violences sexuelles et/ou l'agresseur - d'être pénible, difficile, tout le temps mal, à se plaindre, à s'isoler, d'être en échec scolaire, professionnel, amoureux, d' avoir des conduites à risques qui font qu'elle est jugée très négativement. Et si elle a dénoncée les violences sexuelles et/ou les agresseurs, on lui reproche d'exagérer, de ne pas avoir le sens de l'humour, d'être méchante, égoïste, perverse, de l'avoir bien cherché, de ne pas avoir fait ce qu'il fallait pour l'éviter : « tu aurais dû... », « pourquoi as-tu fait…? » L'auteur des agressions est le plus souvent considéré comme innocent. Soit il serait victime d'une machination que la victime aurait mise en place, soit la victime n'aurait pas compris qu'il s'agissait d'un jeu, d’humour, ou qu'il était tout simplement amoureux. Ou bien ce ne serait pas de sa faute : « il est comme ça, tu sais bien !, il a des pulsions », « la victime l'a certainement provoqué », « il avait bu, il ne s'est pas rendu compte, il n'a pas compris que la victime n'était pas consentante…». De plus, il bénéficie des symptômes psychotraumatiques présentés par la victime à la fois pour se disculper mais aussi pour agresser en toute sécurité.

La sexualité est un domaine de l'activité humaine saturé de violence. Les stéréotypes sexistes, la domination masculine et les idées fausses concernant la sexualité masculine permettent une équivalence entre sexualité et conduite agressive « légale », et amènent à tolérer la prostitution, la pornographie et les conduites sexuelles violentes envers les femmes. Cette confusion entre sexualité et violence est entretenue par l’utilisation d’un vocabulaire et d’un discours dégradant sur la sexualité (la majorité des injures sont à connotation sexuelle, les blagues, les sous-entendus, les remarques « graveleuses » abondent, et le champs lexical de la sexualité est souvent guerrier et criminel). Cela véhicule une image dégradée de la femme réduite et morcelée en tant qu'objet sexuel (omniprésente dans les médias, la publicité, le cinéma et une bonne partie de la presse), et crée une vision prédatrice et pulsionnelle de la sexualité masculine avec des rôles caricaturaux distribués aux hommes et aux femmes. Cette représentation de la sexualité à laquelle presque tout le monde adhère par conformisme à une idéologie ambiante, infecte les relations homme-femme et les relations amoureuses. Elles sont à l'origine d'addictions graves à la prostitution et la pornographie, avec une industrie du sexe florissante proposant des pratiques, des films et des images de plus en plus violentes. Elles favorisent une augmentation de la traite d'enfants et de femmes, du « tourisme » sexuel, d'une importante criminalité sexuelle et d'une grande partie des violences faites aux femmes.

…lire l'ensemble de l’article avec les références bibliographiques

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