Les violences sont à l’origine de troubles psychotraumatique graves et fréquents, particulièrement lorsqu’il s’agit de violences intrafamiliales comme les violences conjugales (58% d’état de stress post-traumatique - Astin, 1995 - versus 24 % chez l’ensemble des victimes de traumatismes) et de violences sexuelles (80 % d’ état de stress post-traumatique en cas de viol - Breslau et al. 1991 - versus 24 % chez l’ensemble des victimes de traumatismes). Les troubles psychotraumatiques sont méconnus, rarement dépistés et traités (faute de formation spécifique initiale des professionnels de santé) alors qu’une prise en charge précoce est indispensable pour éviter des conséquences considérables sur la santé, sur la grossesse, avec un risque vital quadruple (un risque directement lié aux violences physiques : une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, un risque suicidaire : 25 fois plus de tentatives de suicides chez les femmes victimes de violences conjugales - Enveff, 2000, un risque accru d’accidents mortels lié à des conduites à risque et des troubles de la vigilance, un risque de mort précoce lié aux conduites addictives et aux négligences graves en matière de prévention), et selon l’OMS une perte de 1 à 4 années de vie en bonne santé. Le coût médical annuel direct des violences conjugales a été estimé par le CRESGE en 2006 à près de 400 millions d’euros.
L'étude pilote menée sur les Hauts de Seine met en lumière :
L’étude avec questionnaire et interview a été réalisée par le Dr Muriel Salmona, psychiatre-psychothérapeute, spécialisée en psychotraumatologie, et le sociologue Pierre Chalmeton. Elle porte sur l'ensemble des patients pris en charge par le Dr Muriel Salmona dans le cadre de la consultation de psychiatrie à Bourg la Reine (154 patients) et de la consultation pilote gratuite et anonyme de femmes victimes de violences ouverte 1/2 journée par semaine depuis novembre 2007 (10 patientes) à Clamart. Parallèlement une étude avec questionnaire et interview a été faite sur l’impact d’une formation en psychotraumatologie de 1 à 2 journées sur la pratique de professionnels prenant en charge des victimes de violences venant du secteur médical, du secteur socio-éducatif, du secteur judiciaire, 400 personnes environ ayant été formées en 2007-2008 par le Dr Muriel Salmona).
Les femmes de tout âge et de tout milieu confondu représentent près de 80% des consultants , des violences graves sont retrouvées chez plus de 90 % des consultantes (avec 74 % de violences familiales subies dans l'enfance, 41 % de violences conjugales, 29 % de violences au travail et seulement 20% de violences en dehors de la famille, du couple et du travail). Des violences physiques sont retrouvées chez 60% des patientes, des violences verbales chez 75%, des violences psychiques chez toutes, des violences sexuelles chez 60%, sachant que la grande majorité, 70%, cumulent plusieurs types de violences. Les patients qui ont été témoins dans leur enfance de violences conjugales représentent 33%. Et pour 55 % des patientes subissant des violences conjugales leurs enfants en ont été témoins.
Un questionnaire très détaillé de 50 pages a été rempli par 64 patients (55 femmes et 9 hommes de 16 à 64 ans, sur l’ensemble des 164) et 13 interviews individuelles (12 femmes et un homme) de 2 à 3 h ont été réalisées par le sociologue Pierre Chalmeton.
Avant tout il ressort de cette étude un immense besoin de témoigner des patients sur la gravité des violences, d’être entendus, avec un important investissement pour remplir le questionnaire et de nombreux commentaires sur les violences et leurs conséquences.
Pour ces 64 patients de 16 à 64 ans :
Les violences, particulièrement quand elles sont répétées, comme les violences intra-familiales de l'enfance ou les violences conjugales sont à l'origine de la mise en place de mécanismes neuro-biologiques de sauvegarde (le stress extrême que la violence crée, entraîne un risque vital cardio-vasculaire et neurologique) qui font disjoncter le circuit émotionnel au niveau cérébral (avec des drogues endogènes dures), la réponse physiologique au stress s'éteint et une anesthésie émotionnelle et physique s'installe avec un état dissociatif (de conscience altérée) et des troubles de la mémoire : amnésie (de tout ou partie de l'événement à partir de la déconnexion) et mémoire traumatique (mémoire émotionnelle piégée, isolée, non intégrée) véritable bombe à retardement, hypersensible, incompréhensible (car non verbalisée), qui peut s'allumer à l'occasion de toute situation rappelant inconsciemment tout ou partie de l'événement jusqu'à des dizaines d'années après l'événement en redéclenchant la détresse, la terreur, la souffrance initiale, à l'identique. La vie devient alors un terrain miné, de très nombreuses situations, le moindre lien avec les violences subies sont susceptibles de faire "exploser" cette mémoire traumatique sans possibilité de comprendre l'origine de cette détresse, ni de la calmer, rendant nécessaire la mise en place de conduites d'évitement handicapantes. Quand ces dernières sont mises en échec, seules des conduites dissociantes souvent paradoxales peuvent calmer cet état, il s'agit de refaire disjoncter le circuit émotionnel en augmentant le stress ( conduites auto-agressives, conduites à risques, conduites addictives, conduites de dépendance à un agresseur qui par le risque, la terreur qu'elles produisent sont à même de faire disjoncter ). Ces conduites dissociantes qui s'imposent aux victimes et dont elles ne veulent surtout pas, sont pour elles incompréhensibles, très douloureuses, stigmatisantes et déroutantes pour leur entourage et les professionnels qui les aident, elles sont responsables d'un important sentiment de culpabilité et de la très grande difficulté qu'ont les victimes de violences de se séparer de leur agresseur.
Les agresseurs connaissent bien, par expérience, ces phénomènes dont ils profitent pour assurer leur emprise et disposer "d'esclaves" instrumentalisables à merci pour être dévoués à leur confort matériel, mental et physique. Étant eux-mêmes le plus souvent aux prises avec une mémoire traumatique, ils les utilisent à la fois pour gérer à leur place les conduites d'évitement et pour se dissocier grâce aux explosions de violence qu'ils font subir aux victimes, ce qui leur permet de s'anesthésier (les victimes sont leur drogue avec les mêmes phénomènes de dépendance, de tolérance et d'accoutumance qui font s'aggraver de plus en plus les violences : cycle de la violence).
Les conclusions que l'on peut dégager de cette étude, et aussi de plus de quinze ans d'expérience auprès de femmes victimes de violences et de trois ans d'expérience en tant que formatrice auprès des professionnels, sont que, pour éviter toutes ces vies fracassées de génération en génération par la violence il faut :
Elle permet surtout pour les professionnels de santé un meilleur dépistage, une meilleure compréhension de la symptomatologie, et une explication de celle-ci aux patients ; tandis qu’elle permet aux professionnels du social une meilleure compréhension des victimes dans leur ensemble, de mieux cerner les raisons de certaines attitudes, certains de leurs comportements en apparence paradoxaux.
Les professionnels sont 95 % à considérer qu’une assistance téléphonique d’expertise serait utile (aide au diagnostic, à la prise en charge, à l’orientation), et 93,7 % pensent qu’ils y auraient recours.
Il est parfaitement possible, de nombreuses patientes en témoignent, d'arrêter le cycle de la violence transmis de génération en génération, de traiter les troubles psychotraumatiques de la mémoire et les symptômes dissociatifs avec une prise en charge psychothérapique spécialisée, ce qui fait disparaître les conduites dissociantes et permet de vivre enfin dans la liberté, la sécurité et la dignité retrouvées. Enfin “devenir soi-même”, “ne plus souffrir pour être disponible et sereine pour s’occuper des enfants, (re)trouver une vie normale”, “je n’ai plus d’envie suicidaire, je n’ai pas reproduit les violences subies sur mes enfants, il est parfois difficile de garder le contrôle face à des pervers, je peux dire que je vais mieux”.
Les agresseurs peuvent et doivent bénéficier de prises en charge spécialisées, il s'agit de les désintoxiquer de conduites dissociantes d'emprise, de traiter leur troubles psychotraumatiques et de les éduquer au respect de la dignité de l'autre, à l'égalité et à la dénonciation de la violence.
Docteur Muriel Salmona