Conséquences

Page élaborée à partir des travaux du Dr Muriel Salmona sur les mécanismes psychologiques et neurobiologiques psychotraumatiques. Tous droits réservés, demander l'autorisation de l'auteur drmsalmona@gmail.com avant toute reproduction sur internet ou sur les supports traditionnels.

Pour mieux comprendre cette page, lire auparavant MECANISMES

La mémoire traumatique à l'œuvre

Après une déconnexion de l'amygdale lors d'un grave traumatisme, par exemple après des agressions sexuelles répétées, le circuit du stress reste hypersensible du fait du piégeage de la mémoire implicite non-consciente de l'événement dans l'amygdale (puisque que cette mémoire n'a pas pu être transformée par l'hippocampe en mémoire explicite autobiographique contextuelle), cette mémoire reste vive, chargée de l'émotion initiale, mais sans représentation, sans lien par rapport au contexte. Elle est extrêmement sensible et tout stimulus sensoriel, cénesthésique, algique, toute identité de situation va rallumer l'amygdale et recréer une forte réponse émotionnelle qui sera incompréhensible pour le cortex et l'hippocampe qui vont recevoir des messages paradoxaux : un message du thalamus via le cortex sensoriel et sensitif informant de situations banales, sans danger, et un message émanant de l'amygdale envoyant des informations liées à la mémoire émotionnelle, de grands dangers et très angoissantes : flash-back, réminiscences qui peuvent être des images, des bruits, des voix, des sensations, des algies, des pensées et qui peuvent avoir tout à fait l'allure d'hallucinations visuelles, auditives, cénesthésiques.

Dans le cadre de l'exemple choisi d'agressions sexuelles répétées, les stimuli susceptibles de rallumer l'amygdale peuvent être :

  • être seule dans une pièce,
  • des sensations corporelles : brûlures urinaires, angine
  • des examens gynécologiques, des situations d 'enfermement À l'adolescence le terrain de la sexualité est un véritable terrain miné, les premiers contacts amoureux peuvent être des déclencheurs puissants.

Conduites d'évitement et conduites dissociantes

Pour éviter l'activation extrêmement douloureuse de l'amygdale, les patients procèdent à la mise en place de conduites de contrôle et de conduites d'évitement avec :

  • hypervigilance et contrôle de l'environnement pour surveiller le moindre bruit, anticiper toute situation imprévue, entraînant une grande tension psychique et musculaire responsable de céphalées de tension, de douleurs chroniques (fibromyalgie, dorsalgies..), d'insomnies, d'une grande fatigue et de troubles de la concentration.
  • évitement de la pensée, somnolence, développement de tout un monde imaginaire parallèle, obsessions envahissantes (calculs, mélodies..)
  • évitement de contacts corporels, évitement de tout rapprochement amoureux (isolement, efforts pour s'enlaidir, pour être insupportable), évitement des examens médicaux, particulièrement gynécologiques, dentaires (si fellation forcée)‏.

Malgré tout des « mines » peuvent sauter, par exemple lors d'une infection urinaire, d'une angine, de nausées ou de vomissements, d'un contact physique imprévu, d'une situation où l'on se sent “prisonnier”, enfermé (RER, avion, embouteillage), lors d'une tentative de relation sexuelle, d'une séparation avec quelqu'un qui était protecteur, lors de modifications de l'environnement qui mettent en péril le contrôle, ou en entendant une parole malheureuse d'un proche. Alors l'amygdale se rallume avec des flash-back, des douleurs, une activation du système neuro-végétatif entraînant tachycardie, dyspnée (hyperventilation entraînant une hypocapnie responsable de fourmillements, sensation de vertiges, céphalées, « spasmophilie »), sueurs, troubles du transit, douleurs intercostales, et surtout angoisse extrême avec sensation de mort imminente que rien n'arrive à calmer, car aucun lien n'est fait avec l'événement traumatique, qui est souvent oublié ou banalisé du fait de la dissociation et de l'anesthésie affective qui l'accompagne.

Si les “mines” sont trop nombreuses (lors de relations amoureuses, lors de la naissance d'enfants, lors de nouvelles situations de violence..), le contrôle, l'hypervigilance, les conduites d'évitement sont dépassés ou deviennent inefficaces. La vie se met alors à ressembler à une situation de guerre permanente, à laquelle il est impossible d'échapper, la souffrance psychologique devenant intolérable.
Pour échapper à cet enfer aggravé par une solitude totale (le plus souvent personne de l’entourage n'est capable de comprendre cette souffrance, mais de plus nombreux sont ceux qui vont culpabiliser la victime : “secoue-toi”, “tu as tout pour être heureuse”, "fais des efforts”, "arrête de te torturer pour rien”, etc.), seul le recours à des solutions extrêmes paraît possible :

  • idées suicidaires, tentatives de suicide.
  • désinvestissement, repli total, arrêt de toute activité.
  • mise en place de solution de secours reproduisant la déconnexion et la dissociation, permettant une anesthésie affective.

Dans ce dernier cas, il s'agit pour la victime de recréer l'état de dissociation et d'anesthésie vécu lors du traumatisme, solution transitoirement efficace mais qui à moyen terme va s'avérer catastrophique (car ces solutions vont faire perdurer et augmenter tous les symptômes liés à la déconnexion : troubles de la mémoire, mémoire traumatique, troubles de la personnalité, vulnérabilité au stress, image de soi très négative....)‏

Deux sortes de procédés permettent de recréer cet état dissociatif :

  • obtenir un "survoltage" : il faut augmenter le niveau de stress soit par des conduites dangereuses qui reproduisent le traumatisme initial (par exemple, si viol avec violences, mises en scène de relation sexuelles sado-masochistes, pratiques sexuelles violentes, fréquentation d'individus pervers, visionnage de films pornographiques, "fantasmes” de viol, de prostitution.....), soit par des conduites autoaggressives (se faire mal, automutilations, se mettre en danger), soit par des conduites hétéroaggressives (système agresseur)‏.
  • obtenir un effet “déconnexion-like”: grâce à des drogues ayant un effet dissociant, alcool, cannabis et hallucinogènes (effet antoganistes de la NMDA), héroïne (effet sur les récepteurs opiacés endogènes) ou psychostimulants (effet de stress extrême par augmentation des catécholamines, l'anorexie produit le même effet).

Au total, pour une victime de traumatismes graves et répétés, particulièrement s'ils sont intra-familiaux, la vie est un terrain miné qui oblige à osciller entre :

  • courageusement essayer d'avancer sur ce terrain miné, ce qui nécessite un état d'hypervigilance perpétuelle et un contrôle de tout son environnement, en évitant toutes les situations qui ont déjà été repérées comme dangereuses, dans une sensation d'insécurité permanente. Toute l'énergie est mobilisée dans cet effort, tout est extrêmement coûteux, exténuant, angoissant. La vie n'est qu'une lutte perpétuelle incompréhensible (la victime ne peut pas, le plus souvent, expliquer son malaise, sa souffrance et se sent continuellement sommée de se justifier), dans une grande solitude, dans un doute et une remise en question perpétuels, le tout accompagné d'une grande souffrance psychologique et physique et d'une fatigue considérable.
  • être complètement à côté de sa vie pour moins souffrir en se débranchant de la réalité pour se perdre dans l'imaginaire, en étant tout sauf soi-même, en se dissociant par des conduites dangereuses, représentant un risque vital, et responsables d'une image catastrophique de soi, avec un sentiment de culpabilité intense.

Récapitulation des conséquences

Les conséquences de la mémoire traumatique et de la dissociation dues aux violences, que celles-ci soient actuelles ou passées, sont donc :

  • une très grande souffrance psychologique (mémoire traumatique) et physique et un sentiment de danger permanent, d'insécurité et de perte de confiance, avec hypervigilance, contrôle de tout l'environnement, insomnie, tension psychique et physique.
  • une sensation d'être étranger au monde, d'être différent, de déréalisation, de dépersonnalisation, de confusion, de désorientation, d'isolement.
  • des troubles anxieux généralisés, angoisses, attaques de panique, phobies.
  • des troubles dépressifs avec des idées suicidaires et des tentatives de suicide.
  • des troubles cognitifs importants avec des troubles de la concentration, de l'attention, une diminution des performances, des absences.
  • des conduites à risque avec mises en danger, conduites addictives, troubles de l'alimentation, conduites paradoxales de dépendance à l'agresseur, reproduction de violences.

Rapidement, les conséquences psychotraumatiques des violences font que la victime, quels que soient son courage et ses capacité peut se sentir :

  • seule, abandonnée, incomprise, désespérée, pessimiste, ayant l'impression que le sort s'acharne sur elle, que la vie se résume à souffrir et à se battre, dépressive, ne croyant plus à l'avenir, ayant l'impression d'être un boulet, ne s'intéressant plus à rien.
  • stressée, tendue, angoissée voire paniquée à certains moments, très émotive, agitée, sur ses gardes, se sentant continuellement en danger, irritable voire agressive, méfiante.
  • fatiguée, épuisée même, insomniaque, tout le temps malade, fumant trop, buvant trop, mangeant trop (ou pas assez), consommant trop de médicaments, se plaignant sans cesse de douleurs chroniques, consultant souvent les médecins, souvent accidentée, souvent hospitalisée, souvent en arrêt de travail.
  • perdue, doutant de tout, confuse, se sentant étrangère au monde et à soi-même, se plaignant d'oublier tout, de ne rien comprendre, de ne pas être capable de se concentrer, de tout rater, d'être incapable de faire ce qu'il faut, dépassée par les événements, ayant peur de tout ce qu'elle ne connaît pas, anesthésiée émotionnellement dans de nombreuses situations.
  • ayant des difficultés à faire face à ses obligations, son travail, ses démarches administratives, gérer ses dépenses, s'occuper des enfants, s'occuper de la maison, s'occuper d'elle, se soigner, ayant l'impression de ne faire que des choix catastrophiques.
  • avec une estime de soi catastrophique, se trouvant nulle, moche, bête, invivable, ayant honte, se sentant coupable de tout, pensant que tout irait mieux sans elle.

Tous ces symptômes servent l'agresseur et desservent la victime, rendent la victime encore plus vulnérable et manipulable, l'isolent, la décrédibilisent à ses propres yeux et aux yeux de ses collègues, de ses proches et de tous ceux qui la côtoient. Ils sont utilisés pour justifier a posteriori les violences faites ("il ou elle est incapable, nul(le), invivable, insupportable, fou/folle…", "le/la pauvre comment arrive-t-il/elle à le/la supporter ?"), et pour inverser la culpabilité.
Ils rendent souvent les secours et les aides moins efficaces (découragement), voire génèrent de nouvelles violences de la part de ceux qui devraient l'aider (collègues, professionnels, famille, qui lui font la morale, la jugent, la rejettent, ne la croient pas, l'abandonnent…).
Ils représentent un risque vital, un risque pour l'intégrité physique, psychologique, professionnelle, sociale, affective et personnelle, et un risque de reproduire des conduites violentes.

Les violences sexuelles entraînent une spirale de conséquences graves pour la santé psychique et physique, à l'origine d'une grande souffrance, d'un isolement et d'un risque important de désinsertion socio-professionnelle et affective.

  1. Risque vital :
    1. conduites à risque : accidents, mise en danger (particulièrement chez les plus jeunes)‏
    2. conduites suicidaires : dix fois plus de tentatives de suicides en cas de troubles psychotraumatiques
    3. conduites addictives : polytoxicomanie
  2. Risque pour sa santé mentale et physique :
    1. troubles psychotraumatiques, troubles de l'humeur, de la personnalité, de l'alimentation, troubles anxieux généralisés, symptômes dissociatifs, troubles psychotiques aigus, maladies liées aux stress, arrêts de travail, hospitalisations, interventions chirurgicales.
    2. manque d'hygiène, de prévention, tabac, alcool, drogues, MST.
  3. Risque scolaire et professionnel lié aux conséquences des troubles psychotraumatiques, particulièrement les conduites d'évitement, les troubles anxieux et les troubles cognitifs (troubles de la mémoire, troubles de la concentration, troubles de l'attention) qui ne permettent plus à la victime d'assurer normalement ses fonctions professionnelles (abandon de poste, licenciement pour fautes, démission, chômage), risque d'échec scolaire,de marginalisation.
  4. Risque pour les relations sociales, amicales et amoureuses, perturbations familiales (50% de divorce), isolement, phobies sociales.
  5. Risques de re-victimisation.
  6. Risques de conduites délinquantes, asociales, violentes.